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Quand l'attention décroche



Une jeune femme assise à une table dans une bibliothèque regarde son ordinateur portable avec une expression fatiguée et découragée. Elle appuie sa tête sur sa main. Des livres sont empilés devant elle et des étagères remplies de livres se trouvent en arrière-plan.
Apprendre, ce n'est pas toujours linéaire et ce n'est pas toujours une question de discipline

J'ai pas mal toujours eu de bonnes notes à l'école. Rien d'extraordinaire, mais suffisamment pour avancer sans trop me poser de questions sur ma façon d'apprendre. Avec le recul, je réalise que ces bonnes notes ont parfois fait oublier tout ce qu'il fallait mettre en place pour y arriver et que ce n'est pas donné à tout le monde. Alors, quand je suis retournée sur les bancs d'école à l'université, à la fin de ma vingtaine, je pensais honnêtement que ce serait une formalité de plus sur mon chemin, ''easy breezy''. La différence, cette fois-là, c'est que je n'y retournais pas par curiosité ou par intérêt intellectuel pur, mais avec un objectif très clair: décrocher un diplôme qui me permettrait enfin d'atteindre un poste en gestion. La pression de réussite était réelle, assumée.


Je me souviens très clairement de mon premier cours. J'étais arrivée à la dernière minute, ce qui faisait qu'il ne restait que quelques places à l'arrière de la classe. Je m'assois, j'ouvre mon cahier, je commence à prendre des notes, mais très rapidement, je sens que quelque chose ne fonctionne pas comme d'habitude. Ma tête est ailleurs comme si elle était incapable de se poser.

Je remarque tout. Absolument tout. Le bruit des chaises qui bougent. L'odeur vive de l'orange que l’étudiant à côté de moi est en train d'éplucher. Le bruit pas trop discret d’une personne qui ronge ses ongles un peu plus loin. Les respirations, les pages qui tournent, les soupirs. La pièce devient une véritable cacophonie de sons et de stimuli, alors que, rationnellement, il ne se passe rien d'anormal.


Et pendant ce temps-là, à l’intérieur, le dialogue commence. Allez, reviens. Concentre-toi. Écoute le professeur. Regarde en avant. Plus j'essaie de ramener mon attention, plus je sens monter une forme de rage silencieuse, parce que je ne comprends pas ce qui se passe. Ce n'est pas comme si je n'avais jamais été capable de me concentrer. Je n'ai pas souvenir d'avoir vécu ça avec une telle intensité auparavant. Cette impression de vouloir être là, mais de ne pas y arriver.

Le cours suivant se déroule exactement de la même façon. Puis le stress s'installe. Le soir, je m'assois pour étudier la matière, convaincue que, dans le calme, tout va finir par se replacer. Mais rien ne colle. Je lis. Je relis. Les mots défilent devant mes yeux, ne s'accrochent pas. Je commence à douter. Pas du contenu. De moi.


À partir de ce moment-là, j'ai commencé à m'ajuster, presque instinctivement je pense. Je me suis dit que si quelque chose ne fonctionnait pas, ce n'était peut-être pas moi le problème, mais la façon dont j'abordais la situation.

J'ai décidé d'arriver plus tôt aux cours, assez tôt pour pouvoir choisir ma place. M'asseoir en avant. Réduire le nombre de visages, de bruits, de mouvements dans mon champ de vision. Juste ça faisait déjà une énorme différence. Je me suis aussi mise à prendre des notes de façon beaucoup plus active. Pas simplement pour garder une trace de la matière, mais pour garder mon cerveau engagé. J'écrivais vite, beaucoup. J'ajoutais de la couleur, des flèches, des encadrés, des petits dessins. J'avais besoin que ça bouge sur la page pour que ça reste vivant dans ma tête.

Mais surtout, j'ai commencé à participer. À lever la main. À poser des questions, parfois parce que je ne comprenais pas et parfois parce que ça me permettait de rester dans l'action, dans le moment présent. Tant que je faisais partie de la conversation, mon attention restait accrochée, vivante.


À force de faire ça, une autre réflexion s'est installée. Peut-être que ce cours-là ne m’intéressait tout simplement pas.

Et c’était correct.

Ça ne voulait pas dire que je n’étais pas faite pour travailler dans ce domaine. Ça ne remettait pas en question mes capacités ni mes ambitions. C'était un cours parmi tant d'autres, dans un parcours beaucoup plus large.

Avec le recul, ce que cette période m'a surtout appris, ce n'est pas comment mieux me discipliner, me juger, même si je dois dire que parfois j'ai été vraiment dure envers moi-même, mais comment mieux comprendre ce qui se passait réellement avec mon attention. Pendant longtemps, j'avais tout mis dans le même panier: attention, concentration, discipline, réussite, intelligence. Comme si tout relevait d'un simple manque de volonté. Si je n'y arrivais pas, c'est que je ne faisais pas assez d'efforts.


Aujourd'hui, je comprends que l'attention n'est pas un bouton ON/OFF qu'on active à coups de motivation. C'est un mécanisme vivant. Elle réagit. Elle s'adapte. L'attention se déplace en fonction de ce qui se passe à l'intérieur de nous et autour de nous. À ce moment-là, je n'aurais jamais parlé de neuroplasticité. Je n'avais pas les mots pour ça. Je savais seulement qu'il se passait quelque chose, sans comprendre quoi exactement. Avec le recul, je comprends aujourd'hui que mon cerveau faisait ce qu'il sait faire de mieux: s'adapter.

Le cerveau n'apprend pas seulement ce qu'on lui présente, mais surtout dans quelles conditions on lui demande de l'intégrer. Sous pression, il développe des stratégies pour tenir le coup. Dans un contexte plus sécurisant, plus signifiant, il devient capable de créer de nouveaux chemins, plus stables, qui deviennent à la longue des automatismes, des apprentissages.

L'enjeu n'était donc pas de forcer mon attention à rester en place, mais de comprendre comment mon cerveau s'adaptait et ce dont il avait besoin pour apprendre autrement.


À 28 ans, je n'étais plus dans le même contexte que lors de mes années scolaires précédentes. Il y avait un enjeu professionnel réel, une pression de réussite, plus de responsabilités, plus de fatigue, moins de marge de manœuvre. Mon environnement avait changé. Mon état intérieur aussi. Et mon attention a réagi à tout ça.

Elle est devenue plus sensible aux stimuli. Plus réactive aux bruits, aux odeurs, aux mouvements, à ce qui se passait à l'intérieur de moi aussi. Pas parce que je manquais d'ambition ou de capacité, mais parce qu'une partie de mon énergie mentale était déjà mobilisée ailleurs. Ce que je prenais pour un manque soudain de compétence était en réalité un décalage entre ce que mon attention pouvait offrir à ce moment-là et ce que je lui demandais. Avec le temps, j'ai compris que ce que j’avais pris pour un frein n'en était pas réellement un. C'était un fonctionnement différent, qui demandait d'autres repères, d'autres stratégies et, surtout, une autre façon de me parler, avec plus de respect et de compréhension.


Que l'on soit TDA, TDAH, une personne dyspraxique, avec un TDL, ou simplement doté(e) d'une attention très sensible à l'environnement, à l'intérêt et au sens, ça ne disqualifie pas la capacité d'apprendre, de réussir ou de s'épanouir professionnellement. Ça oblige simplement à sortir du pilote automatique, comme si une seule façon d'apprendre ou de performer convenait à tout le monde.


Dans mon cas, ce n'est pas en devenant plus rigide que les choses se sont améliorées, mais en apprenant à m'appuyer sur ce qui était déjà là: la curiosité, la capacité de faire des liens, l'engagement profond quand un sujet me touche vraiment, la présence dans l'échange et dans l'action. Ce sont ces forces-là qui ont fini par soutenir mon apprentissage, bien plus que la discipline imposée, à coup de baguette magique.


Ce que je me suis aussi rendu compte avec le temps, c'est à quel point je n’avais jamais vraiment pris le temps de comprendre comment j’apprends. Pas ce que j'apprends, ni à quelle vitesse, mais dans quelles conditions mon cerveau est réellement disponible. Et pourtant, dans le monde du travail, cette question-là est loin d'être banale.

Peu importe la façon dont elle est formulée, les organisations cherchent à savoir à quoi s'attendre. Surtout dans des rôles où la charge cognitive est élevée, où la pression est constante, où l'adaptation est essentielle. Mais au-delà de la performance, cette question révèle autre chose: est-ce que la personne se connaît?


Il y a une force immense à pouvoir dire: je sais que j'ai plus de difficulté dans tel contexte et je commence à comprendre comment je fonctionne le mieux. Avec tel outil. Telle méthode. Dans tel environnement. C'est une capacité à se positionner avec clarté.

Quand on comprend comment on apprend, on cesse de se définir par ce qui nous freine et on commence à s'appuyer consciemment sur ce qui nous permet de réellement avancer.


Si ce texte permet à quelqu'un de se dire qu'il n’est pas paresseux, qu'il n’est pas ''moins que'', qu'il n'est pas en train d'échouer, mais simplement en train de chercher comment fonctionner autrement, alors il aura rempli son rôle. Parce qu'au fond, l'enjeu n’est pas de changer qui l'on est, mais de cesser de se battre contre ce qui, bien accompagné, peut devenir une force.

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