Pourquoi tant de profils atypiques ne voient pas ce qui les rend redoutables
- Audrey Lessard

- 27 juil.
- 4 min de lecture

Il m'arrive de m'installer dans un endroit public sans livre ni téléphone. Juste pour regarder les gens entrer, s'asseoir. Bon je ne vais pas jusqu'à les espionner intensément, il s'agit que d'un simple regard bien souvent.
Et sans le vouloir, je lis. Une tension dans les épaules, un sourire qui ne monte pas jusqu'aux yeux, l'atmosphère d'un groupe qui bascule, le changement minuscule dans une posture. Je remarque tout. Je suis hypersensible à ces signaux, en continu.
Longtemps, j'ai pensé que c'était pareil pour tout le monde. Que chacun captait ces informations comme moi et que la vie sociale se résumait à ça: un flot de signaux que nous recevions tous de la même façon.
J'ai fini par comprendre que non. Que cette lecture-là n'est pas donnée à tout le monde et qu'elle est même plutôt rare. Le jour où je l'ai réalisé, j'ai mesuré à quel point je l'avais sous-estimée: dans mon métier de coach, c'est un de mes outils les plus précieux.
Cette lecture, je l'ai développée par nécessité, presque en mode survie. Petite, j'avais un besoin vital de comprendre les comportements humains, de décoder ce qui semblait couler de source pour les autres. J'ai observé, encore et encore, jusqu'à en faire une seconde nature. Et pourtant, je ne l'avais jamais nommée comme un talent, parce qu'elle me semblait aller de soi.
Je l'ai vraiment mesuré plus tard, dans mes années en restauration et en service à la clientèle. Il m'arrivait de ne pas comprendre qu'un collègue ne remarque pas qu'un client était mécontent. Pour moi, ça sautait aux yeux: le ton qui se raidit, le regard qui fuit, l'impatience dans un geste. Ce qui m'apparaissait évident demeurait, pour d'autres, parfaitement invisible.
C'est exactement là que se cache un piège que je retrouve chez presque toutes les personnes atypiques que j'accompagne.
Je décris à une personne une chose qu'elle fait remarquablement bien. Je la vois froncer les sourcils. Et elle me répond, un peu gênée: '' Oui, mais ça, tout le monde peut le faire. ''
Non. Justement. Tout le monde ne peut pas le faire. C'est même pour ça que c'est un talent.
Quand quelque chose vient sans effort, notre cerveau conclut que ce doit être facile pour les autres aussi. Le talent se fond dans le décor, parce qu'il ne coûte rien à mobiliser. On remarque surtout ce qui résiste.
Et chez les profils neurodivergents, ce mécanisme, je remarque qu'il est amplifié par trois choses;
On a passé sa vie à entendre parler de ses manques
La plupart des personnes que j'accompagne sont arrivées à l'âge adulte avec une longue liste bien intégrée: '' tu es dans la lune '', '' tu pourrais faire tellement mieux si tu t'appliquais '', '' tu es trop intense '', '' tu es trop sensible ''.
Rarement une liste équivalente de leurs forces.
Quand on grandit avec un projecteur braqué sur ce qui ne va pas, on développe une expertise fine de ses propres failles et un angle mort complet sur ses zones de génie. Cela tient moins à l'estime de soi qu'à l'endroit où l'on a appris à poser son regard.
Le génie atypique est souvent '' en dents de scie ''
Un profil neurodivergent est rarement bon '' en moyenne ''. Il est spectaculaire à certains endroits et en réelle difficulté à d'autres. C'est ce qu'on appelle un profil hétérogène, en anglais, un spiky profile, littéralement un profil '' en pics ''. C'est le terme que je trouve qui s'y rapproche le plus.
Le problème, c'est que la difficulté et le talent cohabitent dans la même personne et que la difficulté est bruyante. Elle demande de l'aide, de la patience, elle génère du stress, elle prend toute la place. À côté, la force travaille en silence.
Résultat: la personne se définit par là où ça coince, en oubliant là où elle excelle. Elle dira '' je suis désorganisée '' bien avant de dire '' je vois des liens que personne d'autre ne voit ''.
On confond '' facile pour moi ''
et '' sans valeur ''
C'est le nœud. Dans une culture qui valorise l'effort visible, ce qui nous vient naturellement nous semble presque suspect. Comme si un talent ne comptait que s'il fait mal.
Alors on met de l'énergie à corriger ses faiblesses; un travail lent, épuisant, aux résultats modestes et parfois on néglige d'investir dans ses forces, là où le rendement serait pourtant énorme.
Par où commencer à voir ce qu'on ne voit pas
Reconnaître son génie ne se décrète pas. Ça s'observe, un indice à la fois. Quelques pistes que je propose souvent:
Repérez ce qui vous impatiente chez les autres. Oui! On est souvent agacé par la lenteur des gens précisément dans les domaines où l'on est doué sans le savoir.
Écoutez les remerciements. Les choses pour lesquelles on vous remercie régulièrement sont rarement anodines, même si elles vous semblent triviales.
Notez ce que vous faites en oubliant l'heure. L'hyperfocus se pose presque toujours sur une zone de force.
Et surtout: demandez à deux, trois personnes qui vous connaissent bien de nommer ce que vous faites mieux qu'elles. Les réponses vous surprendront, parce qu'elles pointeront exactement vers ce que vous avez appris à ne pas voir.
Nommer son génie avec justesse n'a rien d'arrogant: c'est ce qui permet de choisir un emploi qui vous ressemble, de le défendre en entrevue et d'arrêter de vous excuser d'être exactement la bonne personne pour certaines choses.
Parfaitement atypiques, profondément redoutables.
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