Maxime Gagné : la capacité de rebâtir

Pas d'eau, pas d'électricité. Un camp de chasse dans le fond du bois, un panneau solaire installé après coup, de la neige qu'il faisait fondre pour se laver. Les nuits à moins quarante où il fallait se lever, parce que la neige passait entre les planches.
Trente-deux mois.
Maxime Gagné, fondateur et éditeur d'EnDroit.ca, en parle comme des plus beaux moments de sa vie.
Sa famille venait le voir de temps en temps et lui répétait de revenir à la réalité, que c'était dangereux. Il est revenu, un jour. Mais quand il raconte cette période-là, son débit ralentit. C'est la seule fois de notre entretien où ça s'est produit.
Aujourd'hui, il consacre ses journées à une plateforme citoyenne qui aide les Québécois à s'orienter seuls dans le système de justice. Entre le camp de chasse et cette plateforme, il y a une histoire que personne ne lui a demandé de raconter.
Ce qu'on voit
Sept cents pages de guides juridiques. Des centaines de témoignages citoyens. Des dossiers d'enquête. Des millions de vues par mois sur les réseaux sociaux. Des journalistes de trente ans de carrière dans les grands médias qui écrivent pour demander à se joindre à l'équipe.
De l'extérieur, ça ressemble à une salle de rédaction. Avec des employés et un budget.
Il n'y a ni l'un ni l'autre.
Maxime travaille minimum cent heures par semaine, de quatre-cinq heures du matin à minuit. Sept jours sur sept. Quelques bénévoles et collaborateurs autour de lui et tout le reste payé de sa poche depuis un an.
En douze mois, il a pris une journée et demie de congé.
J'ai voulu comprendre ce qui pousse quelqu'un à faire ça. Pas la mission, elle est écrite partout sur son site. Ce qu'il y a en dessous.
Le garçon à qui on a dit de se taire
Maxime a reçu son premier diagnostic à seize ans. On parlait alors de syndrome d'Asperger, de Tourette. À cette époque, un diagnostic était accueilli bien différemment.
'' Fallait pas trop en parler. T'es correct, t'es capable de faire ce que t'as à faire, t'es capable de travailler, donc t'as pas de problème. ''
Alors il a adopté cette version-là de lui-même. Pendant des décennies, chaque fois qu'il se passait quelque chose, un tic, une grimace, une réaction qui débordait, qui dérangeait, on lui disait d'arrêter. Il se forçait. Il se cachait.
Il a commencé à travailler très jeune. L'épicerie, la vente, tout emploi qui se trouve à cet âge-là. Plus tard, il obtient un diplôme en pétrochimie et passe une dizaine d'années dans les raffineries et les fours de fusion. Il a aussi conduit une locomotive.
Il en parle calmement, comme d'un chapitre fermé.
'' C'était pas une vie pour moi. L'encadrement des chefs d'usine, ça nous convient pas. C'est pas une belle vie pour nous autres. ''
'' Nous autres '', ce sont les gens qui fonctionnent comme lui. Pendant ses années à l'usine, il ne savait pas qu'ils existaient. Il croyait être le seul.
Il a fini par partir à son compte. C'est là qu'il s'est senti à sa place.
Détruire et recommencer
Maxime vit avec une dépendance depuis l'adolescence. Il se décrit comme un consommateur périodique. Sept ans sans rien, ni alcool ni drogue, puis une rechute de trois mois qui emporte tout.
Il en parle sans ménagement. La dépendance est reconnue comme une maladie par l'Organisation mondiale de la Santé, et il tient au mot. Avec raison.
'' C'est la seule maladie qui fait en sorte qu'on s'autodétruit soi-même sans le vouloir. Il n'y a personne qui se lève le matin en disant: aujourd'hui, je vais flamber mes économies, je vais perdre ma maison, je vais perdre ma femme. ''
Six thérapies. Des milliers de rencontres, où il a croisé des médecins, des ministres, des pharmaciens, des gens dont personne n'imagine qu'ils sont assis dans ces salles-là. Des amis morts d'une surdose, qu'il ne compte plus sur une main. Il est sobre depuis des années.
Puis il m'a raconté quelque chose que je n'ai pas réussi à oublier depuis.
'' Si j'arrive à l'hôpital avec un cancer, je vais avoir des soins, on va m'apporter des ballons dans ma chambre, on va me dire que je suis un héros, que je me bats. Si j'arrive à quatre pattes après une overdose, puis je l'ai vécu, on est des misérables parias de la société. Vous méritez ce qui vous arrive. C'est ce que vous avez choisi. ''
Il a dit ça posément, sans chercher l'effet. Et il a enchaîné, presque dans la même respiration:
'' J'aurais dû être mort. ''
Ce qu'il ajoute ensuite explique beaucoup de ce qui suivra. Il parle de sa chance. Une famille qui pouvait le soutenir financièrement, une capacité de se relever vite. Il sait que la plupart des gens n'ont pas eu ça et il en tire une conclusion qu'il formule sans emphase: il a l'obligation de redonner un peu. Pas d'être un saint, précise-t-il. D'autres en font bien davantage. Mais s'il change quelque chose pour une personne, il aura fait ce qu'il pouvait.
Ce qui le répare
C'est dans ces années-là qu'il est parti dans la forêt. Il avait décidé de tout laisser.
'' Je me débarrasse de tout, je m'en vais. ''
Il est devenu père pendant ces années-là. C'est ce qui l'a ramené.
Avec son ex-conjointe, il achète un domaine privé, immense, avec des lacs, une rivière, des érablières, des animaux et un chemin à déneiger sur des kilomètres pour rejoindre la maison.
Une séparation plus tard, il vit maintenant en ville. Il tient à préciser que c'est temporaire.
'' C'est ce qui m'a sauvé la vie, dans le fond. La nature, les animaux, les cours d'eau. ''
Ce que son cerveau lui permet
Je lui ai demandé d'inverser le discours habituel. Tout le monde parle de la neurodivergence comme d'un obstacle. Je voulais savoir ce que son fonctionnement lui permet de faire que d'autres n'arrivent pas à faire.
Il a réfléchi un moment, puis il m'a donné la phrase autour de laquelle tout cet article a fini par s'organiser.
'' Le meilleur côté d'être neurodivergent, pour moi, ça a été la capacité de rebâtir ce que la vie m'avait détruit par la maladie de la dépendance. ''
Il détaille. Après avoir tout perdu, il est revenu à flot en six mois, en un an. Plusieurs fois. Vingt-cinq propriétés achetées, rénovées, louées, revendues. Des commerces montés à partir de lots rachetés quand d'autres commerces fermaient. Il raconte avoir acheté une maison au bord de l'eau un matin, sur la foi d'une annonce dans le journal, sans l'avoir visitée, par virement, parce qu'il avait décidé que ce serait un beau projet.
Il sait très bien l'effet que ça produit autour de lui. Le bateau de vingt-sept pieds apparu dans l'entrée sans que personne en ait entendu parler.
'' C'est un côté que tout le monde déteste de moi. ''
Il a déjà essayé une médication. Deux tentatives, jamais plus de deux semaines. L'effet a été immédiat: ça lui enlevait précisément ce qui dérangeait les autres. Il était correct pour eux et il ne se reconnaissait plus, il a arrêté.
C'est le même fonctionnement qui l'a mené à lire les codes de procédure au complet et à passer, dit-il, cinq mille heures à étudier le droit et l'intelligence artificielle, sans être avocat et sans jamais prétendre l'être.
Et c'est le même fonctionnement qui l'empêche de dormir.
'' C'est impossible que le sommeil arrive, parce qu'il me reste huit lettres à écrire et trois courriels à envoyer. Je vais les faire et après je vais pouvoir dormir. ''
Il le raconte simplement, comme une partie de sa vie parmi d'autres.
Le jour où il a compris qu'il n'était pas seul
Quand le système de justice l'a happé, Maxime a d'abord cru qu'il était un accident.
Quelqu'un qu'on avait échappé.
'' Puis je me suis aperçu que c'est généralisé. C'est des patterns. ''
Il a passé deux ans à parcourir lui-même le mécanisme, instance par instance.
Une plainte à un ordre professionnel. Une réclamation à un fonds d'indemnisation. Une demande de révision. Un recours à un protecteur. Chacun a une bonne raison de ne pas agir et chacun renvoie vers le suivant. Douze portes plus tard, le citoyen se retrouve exactement à son point de départ.
'' Ça fait la boucle parfaite. On tourne en rond, puis il n'y a personne qui t'ouvre une porte. ''
Le site EnDroit.ca a d'abord servi à rediriger les gens vers d’autres ressources. Expliquer ce que signifie le document qu'on vient de recevoir d'un huissier et vers quel professionnel se tourner. Il y revient plusieurs fois pendant notre conversation: il ne donne pas de conseil juridique et il ne lit pas les dossiers. Il n'est pas avocat.
Mais en un an, ce qu'il recevait a changé sa compréhension du besoin.
'' Ils n'ont pas besoin de conseils juridiques. Ils ont besoin d'être entendus. ''
Il reçoit des centaines de messages par semaine. Certains lui écrivent en précisant qu'ils ne veulent même pas de réponse. Ils veulent juste que quelqu'un lise. Il arrive aussi que des gens le contactent alors qu'ils vont très mal. Il les redirige vers les bonnes ressources.
Ces journées-là, il y pense encore le lendemain.
Cette partie-là de son travail, je la reconnais.
Il m'arrive souvent de recevoir en séance quelqu'un qui vient chercher une stratégie et de comprendre en cours de route que ce n'était pas la première chose dont il avait besoin. Il avait besoin de raconter ce qui s'était passé à quelqu'un qui n'allait pas le juger. Une fois que c'est dit et que c'est reçu, le reste devient possible.
Maxime décrit le même phénomène, à un autre endroit du parcours.
Sur l'intelligence artificielle, il ne se cache pas non plus. Il l'utilise, il l'assume publiquement et il la défend comme un outil d'accessibilité pour les personnes neurodivergentes et pour celles qu'il décrit comme trop riches pour l'aide juridique et trop pauvres pour un avocat. Il croit que le métier d'avocat se déplacera vers l'accompagnement et le plaidoyer, ce qu'aucune machine ne fera. Puis il s'arrête pour préciser qu'il n'est pas juriste, qu'il donne une opinion et qu'il se trompe peut-être.
Ce qu'on ne peut pas lui enlever
Cette année, il a mis des mots sur quelque chose qu'il portait depuis toujours.
'' J'ai réalisé que j'avais le droit d'être qui j'étais. Et qu'il fallait que j'arrête de m'excuser. ''
Pour mesurer le chemin parcouru: avant de publier sa première vidéo, il en avait tourné cent soixante. Une feuille de papier dans les mains, des bégaiements, des tics. Aujourd'hui, il en tourne une dizaine avant d'en garder une.
Il a compris autre chose en même temps et c'est peut-être ce qui explique tout le reste. Ses principes ne se négocient pas. Il peut y consacrer des années et sa liberté. Et il a découvert qu'il n'était pas le seul à fonctionner comme ça.
'' Je pensais que c'était moi qui étais fou. ''
Ces principes-là ont été mis à l'épreuve. La plateforme a reçu des mises en demeure, des menaces. Il appelle ça une collection. Au début il était nerveux. Aujourd'hui, des avocats bénévoles s'en occupent et il a appris à distinguer une manœuvre d'intimidation d'une démarche réelle.
Il note quelque chose que ceux qui envoient ces lettres n'avaient visiblement pas prévu.
'' Une personne habituelle reçoit ça et se dit: pourquoi je continuerais? Ma vie est plus simple sans ça. Nous autres, on vit dans la complexité. Si tu m'envoies ça, ça devient mon but. ''
Maxime est engagé depuis des années dans un litige qu'il ne peut pas raconter publiquement. Ce qu'il en dit tient en peu de mots. On lui demande de céder sur quelque chose qu'il tient pour vrai et il refuse. Il ne voit pas son cas comme un accident de parcours: il y reconnaît le même mécanisme que celui qu'il documente pour les autres.
'' Ça voudrait dire que j'accepte ce qui s'est passé. Je ne pourrais plus jamais dormir. Je ne pourrais plus jamais me regarder dans le miroir. ''
Ce refus a un prix et il le connaît. Je lui ai fait remarquer que c'était cher payé. Il a répondu sans hésiter.
‘’ Je ne te le conseille pas. Toi, t'as ta famille, ton travail, ta maison. Arrange-toi pour prendre soin de tes enfants. Moi, j'ai la capacité de le faire, parce qu'on m'a déjà tout enlevé. ‘’
Il l'a répétée plusieurs fois, cette phrase. On m'a tout enlevé. Il a été bien nanti et il a été à la rue. Il a eu un domaine de plusieurs lacs et il n'a plus rien eu du tout. Ce qui a survécu, c'est une capacité de reconstruire et une poignée de principes.
Les principes, personne n'a réussi à les lui prendre.
Quand il m'a dit qu'il ne pourrait plus se regarder dans le miroir, je lui ai dit que c'était rafraîchissant à entendre, parce que je fonctionne pareil. Le sens de la justice a toujours été démesuré chez moi, au point de me faire virer folle certains jours. Mais c'est aussi ce qui fait que, lorsque je crois en quelque chose, les gens savent qu'ils peuvent compter sur moi jusqu'au bout. J'ai d'ailleurs reçu un diagnostic d'autisme cette année, mais je referme la parenthèse. Ce n'est pas mon article.
Ce qu'il ne dit pas en premier
Vers la fin, je lui ai demandé une dernière fois pourquoi il faisait tout ça. Il avait déjà répondu deux fois, la mission et l'obligation de redonner. La troisième réponse n'avait rien à voir avec les deux premières.
'' Si je veux être honnête, cette communauté-là m'aide probablement bien plus que je l'aide. Là, je m'occupe d'eux autres. Puis ils s'occupent de moi encore mieux. ''
Il décrit ses journées moins bonnes, celles où ça ne lui tente pas. Puis un courriel arrive, quelqu'un qui va plus mal que lui, il prend le temps de répondre.
'' Lui, il vient de sauver ma journée. ''

Il fait exactement le même raisonnement avec ses chiens. Il adopte des grands danois en difficulté depuis très longtemps, onze jusqu'à maintenant. Ils ont leur lit, leur bon steak. Une de ses chiennes s'est d'ailleurs invitée pendant notre entrevue. Elle était magnifique.
Quand j'ai voulu saluer ce qu'il fait pour ces chiens, il m'a corrigée avant même que je termine ma phrase.
‘’ Je ne suis pas si altruiste que ça. Je les adopte parce que j'en ai besoin. ‘’
J'ai souri. Moi, j'appelle mon chat '' ma petite thérapie ''. Alors, je n'étais pas vraiment mieux placée pour le contredire.
Un homme capable de se raconter pendant une heure et demie sans jamais se donner le beau rôle et qui donne sans compter en jurant qu'il ne fait rien de spécial. C'est peut-être ce qui m'a le plus frappée chez lui.
Le bâtiment
À la fin, je lui ai posé une de mes questions déjantées. Si le système de justice était un bâtiment, il ressemblerait à quoi?
Il n'a pas hésité une seconde.
‘’ Ce qu'on verrait, c'est les fissures externes, les vitres craquées, la peinture qui écale, le vieillissement. Mais le point central, c'est ce qu'on ne verrait pas. Les fondations sont attaquées. ‘’
Puis il a continué et sa réponse a débordé de ma question.
'' Arrête d'essayer de patcher. Arrête d'essayer de peinturer. Surtout, arrête de faire accroire au monde que ton bâtiment est en bon état. Il ne l'est pas. Déménage ton bâtiment. ''
Je ne me prononcerai pas sur le fond. Ce n'est pas mon domaine et Maxime serait le premier à dire qu'il donne une opinion.
Mais je reconnais quelqu'un qui parle de reconstruction en connaissance de cause. Il a démoli et rebâti sa propre vie assez souvent pour savoir qu'on ne répare pas des fondations avec de la peinture.
Ce qu'on ressort d'une rencontre comme celle-là
J'ai fermé mon écran et je suis restée un moment sans bouger.
Ce que je retiens n'a rien à voir avec la justice ou les institutions. C'est plus simple et plus dur.
Maxime a passé sa vie à s'excuser d'être qui il est, à perdre ce qu'il avait construit, à le reconstruire, à le reperdre. Chaque fois que le cycle revient, il trouve de quoi se rebâtir.
Et le jour où il s'est demandé à quoi servirait cette capacité-là, il l'a mise au service de gens qui doivent recommencer aussi.
Il m'a dit que ses plus beaux moments avaient été trente-deux mois sans eau, sans électricité, sans confort, sans personne. Je comprends mieux, maintenant. C'est la seule période de sa vie où il n'a rien eu à reconstruire.
Ça, c'est le genre de conversation qu'on ressort différente.
Pour suivre Maxime Gagné
EnDroit.ca: la plateforme citoyenne d'information et d'entraide juridique qu'il a fondée. Guides pratiques, témoignages citoyens anonymisés, dossiers d'enquête et actualité judiciaire.
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Merci d'avoir pris le temps de m'écouter, ta façon de ne pas juger en dit long sur ta personne.
Je suis en très grande admiration envers toi et ce que tu fais.
Merci Audrey