top of page

Est-ce qu'il va pouvoir travailler un jour?

1 sept.
7 min de lecture
Un adolescent de dos, assis confortablement sur un fauteuil, livre à la main

'' Est-ce que vous pensez qu'il va être capable d'avoir un emploi un jour? ''

On me l'a posée, cette question, à propos de mon fils.

Plus d'une fois. Avec de bonnes intentions, par des gens qui l'aimaient bien.


Il y a une version cousine: '' Est-ce qu'il va pouvoir vivre seul? ''


Pendant longtemps, je répondais quelque chose de raisonnable. On verra. Chaque enfant à son rythme.



Les questions plafonnantes


J'appelle ça des questions plafonnantes.


Une question plafonnante a l'air ouverte, mais elle contient déjà sa limite. Elle ne demande pas jusqu'où il ira. Elle demande s'il ira quelque part.


Regardez la différence. On ne demande pas d'un enfant de neuf ans qui aime les chiffres s'il sera capable d'avoir un emploi. On demande ce qu'il fera comme métier. La première question mesure un plancher. La deuxième ouvre un espace.


C'est ça, le mécanisme. À force de ne mesurer que le plancher, on finit par installer un plafond.


Quand une question plafonnante revient assez souvent, elle finit par être entendue. Par le parent, d'abord. Puis par l'enfant, qui grandit avec.


Un enfant n'a pas besoin qu'on lui dise qu'il n'y arrivera pas. Il suffit qu'il entende quelqu'un se demander s'il va y arriver.


Ces questions viennent parfois de professionnels. Des gens engagés, sincèrement du côté des familles. Je ne pense pas qu'ils veulent poser un plafond. Je pense qu'ils veulent préparer les parents, avec les mots qu'on leur a transmis. Une question posée avec bienveillance produit quand même son effet. Le parent l'entend. Il la range quelque part, mais elle fait quand même son chemin.


Ce que j'ai fini par comprendre


J'ai passé des années à me demander si mon fils pourrait travailler, parce que les seules histoires qui circulaient parlaient de limites, jamais de carrières.


Mais pendant ces mêmes années, je travaillais. Vingt-cinq ans en service à la clientèle, dont dix en gestion. J'ai mené des entrevues d'embauche. J'ai évalué des candidats. J'ai eu des équipes sous ma responsabilité.


J'ai aussi passé ces vingt-cinq ans à être épuisée sans comprendre pourquoi. À rentrer chez moi vidée après des journées que mes collègues trouvaient normales. À préparer des conversations anodines comme on prépare un examen. À me demander pourquoi tout le monde semblait avoir reçu un manuel, des instructions, que je n'avais pas.


J'ai reçu mon diagnostic à l'âge adulte. Trouble du spectre de l'autisme, niveau 1.

La réponse à la question qu'on me posait sur mon fils était devant eux et devant moi depuis le début.


La statistique et qui elle ne compte pas


Au Canada, 33 % des adultes autistes de 20 à 64 ans occupent un emploi. La population générale se situe autour de 72 %. Ces données viennent de l'Enquête canadienne sur l'incapacité, publiées par l'Agence de la santé publique du Canada.

Ce chiffre circule beaucoup. On l'utilise comme une preuve. Vous voyez bien, c'est difficile.


Voici ce qu'on ne dit pas en même temps.


Une étude publiée en septembre 2025 estime qu'entre 89 % et 97 % des personnes autistes de plus de 40 ans ne sont toujours pas diagnostiquées. Les données sont britanniques. Aucune donnée équivalente n'existe au Canada, ce qui en dit déjà long.


Faites le calcul avec moi. Le 33 % est mesuré sur les adultes autistes qui ont été identifiés. Dans ma génération, ils représentent une poignée. Tous les autres travaillent ou ont travaillé et n'apparaissent nulle part.


Une statistique d'emploi compte les gens qui ont été identifiés comme autistes. Elle ne compte pas la gestionnaire qui rentre chez elle en silence après une réunion parce qu'elle n'a plus de mots.

Elle ne compte pas le technicien que tout le monde trouve un peu spécial et qui n'a jamais manqué une journée en dix-huit ans.

Elle ne compte pas la mère qui pose des questions sur son enfant sans savoir qu'elle décrit sa propre enfance.


Nous avons travaillé toute notre vie et on ne nous a jamais comptés dans ces chiffres.


La question a déjà sa réponse


Si une génération entière d'adultes autistes a travaillé sans que personne le sache, alors la question '' est-ce qu'une personne autiste peut occuper un emploi '' a reçu sa réponse il y a longtemps.


Elle a été répondue dans des bureaux, des entrepôts, des écoles, des hôpitaux, des commerces. Tous les jours, pendant des décennies.


Nous avons contribué. Nous avons appris. Nous nous sommes adaptés, souvent mieux que ce qu'on nous demandait. Et nous avons camouflé, longtemps.


Ce dernier point mérite d'être nommé pour ce qu'il est. Le camouflage, ou le masquage, c'est du travail. Ça ne figure dans aucune description de tâches et personne ne le paie. Une part de l'énergie que mes employeurs ont reçue de moi est passée à avoir l'air ''normale''.


Alors quand on me demande aujourd'hui si mon fils sera capable de travailler, je pense à nous. Nous étions déjà là. J'ai été la collègue autiste de quelqu'un pendant vingt-cinq ans, et personne ne l'a su.


Autant de réalités qu'il y a de personnes


Je veux être précise ici, parce que cet argument peut facilement déraper.


Le 33 % est une statistique faussée. Elle compte les adultes autistes qui ont reçu un diagnostic. Dans ma génération, ils sont une poignée. Tous les autres ont travaillé sans jamais être comptés.


Ça ne veut pas dire que tout le monde peut être embauché demain matin. L'autisme est un spectre. Il y a autant de réalités qu'il y a de personnes.


Certaines rencontrent de vrais obstacles à l'emploi et ont besoin de soutien. Pour elles, le 33 % décrit quelque chose de tangible. Ces obstacles existent et ils ne s'effacent pas parce que d'autres s'en sont sortis. Prétendre que tout se règle avec de la bonne préparation serait insultant pour les familles qui se battent réellement.


Ce que mon parcours démontre est plus simple. Des personnes autistes occupent des emplois qualifiés depuis toujours et personne ne les a comptées. Ce qu'on mesure aujourd'hui, ce sont les gens que les systèmes ont fini par voir.


Si vous vous reconnaissez en lisant ceci


J'accompagne des professionnels. Des gens qui ont une carrière déjà en cours, un parcours derrière eux, une entrevue devant eux.

Ils viennent me voir pour préparer une entrevue ou pour toutes transitions professionnelles. Le reste se dit souvent en chemin. Certains ont un diagnostic, d'autres non et plusieurs de ceux qui n'en ont pas portent la question depuis que leur enfant a reçu le sien: ils ont lu les critères et quelque part dans la lecture, ils se sont reconnus.


Je ne pose pas de diagnostic. Ce n'est pas mon métier.


Je travaille avec la personne qui est devant moi. Avec son fonctionnement réel, ses forces, ce qui l'épuise et l'entrevue qu'elle a la semaine prochaine ou la promotion qu'elle souhaite atteindre d'ici quelques mois. Qu'il y ait une étiquette ou non ne change rien à ce qu'on fait ensemble.


Ce que ça change, pour vous, c'est ce que vous comprenez de vos vingt-cinq dernières années.


Et ça change ce que vous pouvez transmettre à votre enfant. Vous savez ce que c'est de fonctionner dans un monde qui n'a pas toujours été conçu pour vous.



La question que je pose aujourd'hui


Je ne me demande plus si mon fils sera capable de travailler.


Je me demande si on lui fera de la place.

C'est une question qui déplace le regard. Elle ne demande pas à un enfant de prouver qu'il mérite une porte. Elle demande aux organisations si elles savent en ouvrir une.


Elle a aussi un avantage pratique: on peut agir dessus. Un processus d'embauche, ça se modifie. Une grille d'évaluation, ça se révise. Une entrevue, ça se prépare et s'évalue autrement.


Parce que voilà ce que je vois dans mon travail, de l'autre côté de la table maintenant. La plupart des personnes que j'accompagne ont déjà les compétences. Ce qui bloque, c'est tout ce qu'il y a autour. En entrevue: décoder une question vague, soutenir un regard, improviser en temps réel, gérer un silence. Pour une promotion: parler de ses résultats sans avoir l'air de se vanter, se faire remarquer dans une réunion, demander ce qu'on veut avant qu'on nous l'offre. Ce sont des habiletés réelles et elles n'ont rien à voir avec le travail à faire une fois embauché.


Mon fils, je sais qu'il va travailler. Ce que je veux savoir maintenant, c'est qui va être assez intelligent pour l'embaucher.



Questions fréquentes


Qu'est-ce qu'une question plafonnante?

C'est une question qui semble ouverte mais qui contient déjà sa limite. '' Est-ce qu'il va être capable d'avoir un emploi? '' demande si la personne ira quelque part, plutôt que jusqu'où elle ira. À force de ne mesurer que le plancher, on finit par installer un plafond. Posées de façon répétée, ces questions finissent par être intégrées par l'enfant qui les entend.

Environ 33 % des adultes autistes de 20 à 64 ans occupent un emploi, selon l'Enquête canadienne sur l'incapacité publiée par l'Agence de la santé publique du Canada. La population générale se situe autour de 72 %. Ce chiffre mesure des embauches, donc l'accès à l'emploi et il ne porte que sur les personnes ayant reçu un diagnostic.

Oui, et ils sont probablement majoritaires dans les générations plus âgées. Une étude publiée en septembre 2025 estime qu'entre 89 % et 97 % des personnes autistes de plus de 40 ans ne sont toujours pas diagnostiquées au Royaume-Uni. Ces personnes ont souvent occupé des emplois toute leur vie et n'apparaissent dans aucune statistique sur l'autisme et l'emploi.

C'est un chemin très courant vers le diagnostic adulte. En s'informant sur le diagnostic de leur enfant, beaucoup de parents reconnaissent leur propre fonctionnement. Il n'existe pas de statistique québécoise sur cette réalité, mais elle est largement rapportée par les personnes concernées et par les cliniciens.

Oui. Beaucoup d'adultes autistes occupent des postes qualifiés, y compris en gestion et en expertise. Les obstacles se situent le plus souvent dans le processus d'embauche et dans l'environnement de travail, plutôt que dans la capacité à faire le travail.


Commentaires


bottom of page