Elsie Côté: Habiter sa vie
- Audrey Lessard

- 10 mai
- 9 min de lecture
'' On parle beaucoup de vivre les émotions. Mais habiter, c'est différent. Habiter ta vie. Habiter ton émotion. ''
- Elsie Côté
C'est une des premières phrases qu'elle m'a dites.
Et j'ai su, à ce moment-là, que cette rencontre allait me marquer.
Derrière Sirote-moi, Plancha Québec et Mme Slush, il y a Elsie.

On rencontre parfois des gens à travers ce qu'ils créent, leur univers professionnel.
On entend parler de Sirote-moi inc. On tombe sur la communauté Plancha Québec quelque part dans un fil Facebook. On découvre Mme Slush au détour d'un projet ludique. Et on se construit une image: une entrepreneure prolifique, une femme qui crée des concepts qui pognent, quelqu'un qui sait se mettre en marché.
Ce qu'on ne voit pas, c'est tout ce qu'il a fallu pour que cette femme accepte d'être vue.
Elsie Côté vit avec trois maladies rares qu'elle préfère ne pas nommer. Cela fait d'elle une personne en situation de handicap: son corps fluctue, sa mobilité aussi et certains gestes demandent une stratégie. À cela s'ajoute une neurodivergence dont les diagnostics sont arrivés tard, à l'âge adulte. Elle est mère monoparentale de deux enfants eux-mêmes neurodivergents. Chacun d'eux porte deux des trois maladies rares qu'elle porte. '' Nous sommes zèbres de corps et d'esprit '', dit-elle.
Ancienne infirmière clinicienne. Ancienne enseignante au cégep en soins infirmiers. Elle a accompagné, observé, soutenu, avant de vivre elle-même ce que c'est des diagnostics qui transforment le rapport à soi.
Avec elle, j'ai voulu commencer par elle. Pas par les entreprises.
‘’ Si tu devais te présenter sans nommer aucune de tes entreprises, tu dirais quoi? ‘’
Elle a souri et la conversation qui a suivi m'a tenue éveillée bien après que l'appel se soit arrêté.
Avant de la rencontrer
On a tous des versions de nous-mêmes qu'on déploie quand la vie nous frappe, nous bouscule. Une qui prend les coups. Une qui fait rire. Une qui travaille, une qui rassure, une qui se cache. On les appelle parfois des personas, parfois des armures. La plupart du temps, on ne les voit même pas, on les habite sans le savoir.
Le problème, c'est quand elles finissent par occuper l'espace que la personne entière, derrière, n'ose plus revendiquer.
Ce qui m'a frappée chez Elsie, c'est qu'elle est en train de faire le chemin de retour.
Trois personas, une seule personne
Mme Plancha est arrivée la première et elle est arrivée par les autres.
Il y a quelques années, Elsie venait d'acheter une plancha, un appareil qui contournait ses problèmes de dextérité. Elle voulait partager ça dans un petit groupe Facebook qu'elle pensait privé. Quelques mois plus tard, le groupe Plancha Québec comptait plusieurs milliers de personnes. Elle, en pyjama, en robe de chambre, ne se reconnaissant pas en ‘’réseauteuse’’, regardait ce qui se passait avec un mélange d'incrédulité et d'amusement.
Quelqu'un, quelque part, l'a appelée ‘’ Mme Plancha ‘’. Et le surnom est resté.
Aujourd'hui, Plancha Québec est devenu un espace qu'elle anime, concours, contenus, ateliers, une communauté autour d'une table.
Mme Slush, elle, est née d'une décision.
À un moment où son corps lâchait, où un des symptômes d'une de ses maladies prenait beaucoup de place, Elsie a créé ce personnage comme une permission. La permission d'être ludique, drôle, créative, alors qu'elle se croyait ‘’ pas créative dans la vie ‘’.
Et puis il y a Mme Côté, dont quelqu'un, un jour, lui avait demandé: ‘’ Mme Côté, elle, elle a quoi? ‘’ Elsie avait répondu à ce moment-là, sans hésiter: ‘’ Madame Côté, elle a rien. ‘’
Aujourd'hui, c'est exactement le contraire qui est en train de se passer.
‘’ Je me suis juste rendu compte que Mme Slush et Mme Plancha, en fait, c'est une seule personne. Et que oui, je suis créative. ‘’
Ce qu'elle me raconte, c'est l'histoire d'une femme qui ramène ses personas à la maison. Elle réalise que ce qu'elle avait délégué à des personnages, l'audace, la créativité, la capacité à occuper de l'espace, était en elle depuis toujours. Elsie Côté contient déjà tout. Elle n'a plus besoin d'un déguisement, plus besoin d’armures, elle a décidé d'occuper toute la place.
Le mot qu'elle ne veut plus entendre
Très tôt dans notre échange, Elsie a posé une borne:
‘’ La résilience. C'est un mot que j'ai beaucoup de misère, parce que bien souvent, on ne le choisit pas nécessairement. ‘’
La résilience, dit-elle, c'est un mot qu'on prononce au passé. ‘’ Tu as été résiliente. ‘’ Comme si c'était fait. Comme si c'était propre. Mais sur le coup, ‘’ il y a eu de la colère.
Il y a eu de la détresse. Il y a eu beaucoup d'aide. ‘’
C'est cette dernière phrase qui m'a arrêtée. Beaucoup d'aide. On préfère souvent la version solo, l'héroïne qui s'en sort par elle-même. Elsie refuse de mentir là-dessus. Personne ne se relève seul et continuer à le faire croire, c'est entretenir l'idée que ceux qui ne s'en sortent pas n'ont pas assez voulu.
Le mot qu'elle préfère et qui devient le fil rouge de tout ce qu'elle me raconte, c'est habiter. Mais habiter quoi, au juste? Habiter comment?
L'impuissance
En l'écoutant parler de l'impuissance, j'ai eu la sensation rare d'entendre quelqu'un qui a vraiment habité ce mot avant de me le partager.
Avant l'entrepreneuriat, Elsie a été infirmière clinicienne, puis enseignante au cégep en soins infirmiers. Elle a vu, en première ligne, ce que c'est qu'un diagnostic qui tombe. Et elle a noté qu'il y avait toujours, à un moment ou un autre, cette même phrase qui sortait:
‘’ Je suis tout nu. ‘’
‘’ Mais c'est drôle, parce que t'es en vie. T'as un corps. T'as une âme, ton être. Tout ça est pleinement là. ‘’
Ce qu'elle décrit, elle l'a observé chez d'autres avant de le vivre dans son propre corps. Quand ses jambes ont commencé à moins fonctionner, elle s'est d'abord demandée à quoi servaient ses jambes si elle ne pouvait plus courir, puis si elle ne pouvait plus marcher. Et la réponse qu'elle a fini par trouver est aussi puissante que la question: on reste entier peu importe ce qui arrive au corps. Chaque partie de soi a de la valeur, même avec des limitations.
Ce qui se déclenche dans ces moments-là, c'est rarement la souffrance immédiate.
‘’ Quand quelque chose de si intense te frappe, tu es automatiquement dans le moment présent ‘’, me dit-elle. C'est ce qui vient après, les pensées, les scénarios, ce que ça pourrait devenir, ce que ça ne sera plus jamais, qui crée la chute.
Elsie s'est entraînée, c'est le mot juste, entraînée, à ralentir dans ces moments-là. À résister à l'instinct rapide qui veut une solution tout de suite. À rester là où c'est inconfortable, juste assez longtemps pour voir ce qui apparaît.
‘’ C'est là que tu vois plus d'options. ‘’
Habiter l'impuissance demande de la regarder en face assez longtemps pour qu'elle te montre ce qu'il y a derrière. Une option qu'on ne voyait pas, un appel à l'aide qu'on ne se permettait pas ou encore une vérité qu'on contournait.
Le lendemain de la scène
Le 28 février 2026, Elsie donne la conférence d'ouverture de la Journée internationale des maladies rares, organisée par le RQMO.
Elle sait depuis septembre qu'elle va monter sur scène. Elle arrive avec un papier plié en deux.
Je l'ai écoutée en rediffusion sur Youtube. Elle dépose ses notes à côté d'elle et pendant près d’une heure, elle ne les touche pas. Elle parle de sa réalité avec une cohérence qui tient la salle en suspens. Elle est là, on le voit dans son regard.
Vers la fin, elle jette un coup d'œil à son papier, comme on vérifie une liste.
Elle me dira plus tard qu'elle a ‘’ le trac dans la vie ‘’.
À l'écran, je vois autre chose, exactement ce qu'elle me décrivait en parlant d'habiter sa vie.
Après la conférence, une mère vient la voir. Elle lui dit que ce qu'elle vient d'entendre va aider sa fille.
Le lendemain, Elsie rentre chez elle et tout redescend.
‘’ Le lendemain, ça a été dur. Je suis revenue chez nous, puis l'effondrement.’’
Elle marque une pause.
‘’ Je me suis rendu compte à quel point on n'a pas de modèle. À quel point ma parole était plus nécessaire que je le pensais.’’
Puis cette phrase:
‘’ Si je ne le fais pas, qui va le faire? ’’
Un poids.
Pendant longtemps, Elsie a appris à ne pas paraître.
Son enfance dans le Bas-du-Fleuve, où elle était souvent la seule personne noire dans la pièce, lui a laissé une empreinte claire: attirer l'attention pouvait coûter cher.
Plus tard, d'autres observations sont venues s'ajouter, certains modèles de leadership qui ne résonnaient pas, une crainte de devenir quelqu'un qu'elle ne reconnaîtrait pas.
‘’ J'avais peur, en prenant de la place, de devenir ce que je ne voulais pas être. ‘’
Alors elle s'est tenue en retrait. Jusqu'à ce que l'entrepreneuriat vienne changer l'équilibre. Et que cette invitation d’occuper la scène arrive.
En une heure, quelque chose bascule. Elle passe de quelqu'un qui se cache à quelqu'un qu'on cherche.
Elle prend une journée complète, après, pour s'arrêter et laisser l'expérience s'intégrer. Et de cet espace, quelque chose continue de se déployer.
Habiter l'impuissance. Voilà à quoi ça ressemble.
Ce qu'elle veut que ses enfants sachent
Quand je lui ai demandé ce qu'elle voulait que ses enfants sachent, la chose qu'elle aurait voulu apprendre plus tôt elle-même, elle a répondu sans détour.
‘’ Ils ont un super pouvoir sur leur vie.’’
Peu importe ce qui les attend, dit-elle, leur capacité à créer leur propre trajectoire est en eux. Tracer leur voie, faire les choses à leur façon, si c'est ça qu’ils ont envie.
Pendant longtemps, elle a douté d'être une bonne mère. Elle se demandait si ses enfants ne mériteraient pas une mère avec toutes ses capacités physiques. Aujourd'hui, elle a déposé cette question. Elle réalise qu'elle leur transmet d'autres choses: l'écoute du corps, le maintien de l'équilibre, le goût de vivre, la capacité de s'émerveiller même quand l'extérieur est plus restreint. La permission, surtout, de ne pas se laisser définir par ce qu'on ne peut pas faire.
Une fondation comme legs
Elsie est en train de bâtir une Fondation.
Elle n'en a pas encore dévoilé le nom publiquement. Elle est dans la phase de construction; conseil d'administration, statut de bienfaisance, structure légale, choix des projets. Tout ce qu'on ne voit pas et qui prend du temps avant qu'une organisation puisse exister vraiment.
Ce qui m'a frappée, c'est qu'elle ne la vit pas comme un projet personnel.
‘’ Ce n'est pas mon projet. C'est une graine que je sème, l'organisation a sa vie propre.’’
L'angle de la fondation, c'est d'embellir le quotidien. Aider les personnes vivant avec une maladie rare ou en situation de handicap à habiter leur vie, à garder ce qu'Elsie appelle leurs ‘’ petits rêves ‘’.
Parce que selon elle, ‘’ tant qu'on est en vie, on devrait toujours avoir un petit rêve, des aspirations, quelque chose qui fait du sens ‘’. Quand je lui ai demandé ce que cette fondation représentait pour elle, elle a répondu sans hésiter:
‘’ C'est le legs. C'est la plus belle récompense que je peux imaginer. ‘’
Le déclic, c'est en avançant dans le projet qu'elle l'a eu: la fondation portait les mêmes valeurs que son ancien métier d'infirmière, aider les autres. Le soin n'a jamais quitté.
Les questions déjantées
‘’ C'est quoi la décision d'affaires la plus irrationnelle que t'as prise et dont t'es
la plus fière? ‘’
Elsie sourit. Elle prend une seconde, puis résume 2025 en une phrase: ‘’ Une fondation et deux compagnies en démarrage. ‘’ Quand on lui a dit que c'était impossible, elle l'a fait quand même. Tant qu'elle y croit, ça continue. Elle ajoute: on a toujours le pouvoir de faire des pauses, de changer de direction. C'est juste qu'on ne le voit pas toujours sur le moment.
‘’ Vu que tu parles d’habiter sa vie, ça m’a fait sourire, j’ai décidé de poursuivre dans cette direction, si ta vie était une maison, qu'est-ce qu'il y aurait d’écrit sur le tapis à l'entrée? ‘’
Elle prend une seconde. Puis sourit: ‘’ Rien. ‘’
Elle m'explique qu'elle n'aime pas les tapis de porte avec des messages écrits. Pas de ‘’ la vie est belle ‘’. Pas de citation. Si tu rentres chez toi un jour où la vie t'a fait mal, le dernier truc dont tu as besoin, c'est qu'un tapis te dise comment tu devrais te sentir. Elle préfère un tapis noir, pratique, sans message. Ce qui compte, c'est l'ambiance qu'on trouve une fois entré; les odeurs, la musique, la lumière. Une maison qui s'adapte à toi, pas une maison qui te dicte ton humeur.
Ce qu'on ressort d'une rencontre comme celle-là
Ce qui m'a le plus frappée, en l'écoutant, c'est qu'elle est en train de faire pour elle-même ce qu'elle a toujours fait pour les autres.
Pendant des années, elle a regardé les gens, les a soignés, les a lus. Elle a vu en eux ce qu'ils ne voyaient pas toujours, la force qui les habitait, leur capacité à se relever après une blessure.
Aujourd'hui, à la fin de sa trentaine, elle tourne ce regard-là vers elle. Et elle s'autorise à habiter ses propres pièces, entièrement, sous son propre nom.
Cette même intensité, elle la met dans tout ce qu'elle entreprend. Sirote-moi inc., qu'elle a fondée en 2023, en est l'illustration la plus directe: une entreprise pensée autour du
« savourer l'instant », où le sans alcool est un choix assumé, où chaque produit est conçu pour rassembler les gens autrement. Plancha Québec, Madame Slush, la fondation à venir, chaque projet porte la même signature. Une façon d'inviter les autres à habiter leur vie, eux aussi.
Vers la fin de l'entrevue, je lui ai demandé son objectif personnel pour cette période-ci de sa vie. Elle a répondu:
‘’ m’asseoir sur le trône de ma vie ‘’.
Reprendre les commandes, arrêter de demander la permission.
Elsie Côté écrit une histoire de retour à soi.
Ça, c'est le genre de conversation qu'on ressort différente.
Pour suivre Elsie Côté
Sirote-moi inc. : l'entreprise qu'elle a fondée en 2023, boutique en ligne spécialisées dans l'univers des boissons sans alcool: prêts-à-boire, boissons fonctionnelles, lattés, produits de mixologie et bien d'autres: Boutique de boissons sans alcool | Apéritifs & mocktails
Sa conférence du 28 février 2026 pour la Journée internationale des maladies rares est disponible sur la chaîne YouTube du RQMO
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